ANTIJUDAISME ET ANTI-ISRAELISME : LA DIALECTIQUE INFERNALE

Edgar Morin

NDLR (Gayssoteries) : Dans l’un de nos articles, notre analyse de la situation avait abouti aux mêmes conclusions que celles du sociologue français Edgar Morin, à savoir  que le lien inextricable et délétère qui s’est imposé au fil des années entre la condamnation de toute critique d’Israël et l’expression de l’antisémitisme est entretenu sciemment dans le but de placer Israël au-dessus de toute critique. En cela, avions-nous conclu que « Condamner l’antisionisme [anti-israélisme] c’est, en filigranes, le signe qu’on souhaite protéger le sionisme (du moins qu’on y trouve son intérêt). Le cheval de bataille de notre premier ministre consiste à protéger la politique d’un pays étranger […]»

Les questions qui s’imposent à notre esprit sont : pourquoi ? A quel prix ? Et surtout : sommes-nous prêts, en France, à voir le conflit Israélo-palestinien édicter chez nous des lois répressives en faveur d’un État étranger ? Les français sont-ils prêts à accepter de se voir qualifiés d’antisémites sans lever le petit doigt lorsque, d’aventure, ils critiquent la politique de l’État d’Israël ? Les français sont-ils prêts à suivre leurs dirigeants qui font de la protection de la politique de l’État d’Israël un combat de premier plan sans y voir jamais l’expression d’une grande et haute trahison à leur égard ?

La Loi Gayssot punissant la révision de l’histoire pour ses parties qu’il n’est pas de bon ton de nier parce qu’elle rend certains esprits chagrin, son évolution possible annoncée par notre gouvernement actuel vers une peine pouvant aller jusqu’à 5ans d’emprisonnement (actuellement 1an) seront des barreaux intellectuels liberticides qui, s’ils sont effectivement dressés, seront extrêmement difficile à briser.

La France n’est pas une province Israélienne, elle n’est ni une extension de son gouvernement, ni sa milice et ses citoyens n’ont pas à répondre de quoique ce soit quant à ce qu’ils entend critiquer de sa politique.

Et, à moins que la France ne soit plus une nation digne et souveraine, elle doit protéger ses « ouailles » de ce dont elle n’a pas à répondre, que ce soit à l’égard d’une nation « amie » ou une nation « ennemie ».

La France est-elle encore digne et souveraine?

(Notre article : https://gayssoteries.wordpress.com/nos-articles/terrorisme-intellectuel-2/antisemitisme-et-antisionisme/)

Monsieur Edgar Morin fait honneur à l’intelligence lorsqu’il remet en ordre les mots et les utilise sans en jouer, avec toute la rigueur qu’on attend des (véritables) intellectuels. Au vocable « antisémitisme » il oppose et préfère celui d’ « antijudaisme », à celui d’ « antisionisme » il oppose et préfère celui d’ « anti-israélisme ». Avant de discourir, il convient de toujours expliquer les mots qu’on utilise et de s’entendre sur leur juste place dans les idées qu’on développe. C’est ce qu’il fait et c’est une véritable source de lumière dans un contexte de terrorisme intellectuel qui veut donner aux mots des sens qu’ils n’ont pas.


Edgar Morin (sociologue), Le monde moderne et la question juive, Éditions Seuil, collection Non Conforme, 2006, p. 258-261 :

« La vision bienveillante d’Israël se transforma progressivement à partir de 1967, c’est-à-dire l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza, puis avec la résistance palestinienne, puis avec la première Intifada, où une puissante armée s’employa à réprimer une révolte de pierres, puis avec la seconde Intifada qui fut réprimée par violences et exactions disproportionnes. Israël fut de plus en plus perçu comme État conquérant et oppresseur. La formule gaullienne dénoncée comme antisémite, « peuple dominateur et sûr de lui », devint truisme. La poursuite des colonisations qui grignotent sans cesse les territoires palestiniens, la répression sans pitié, le spectacle des souffrances endurées par le peuple palestinien, tout cela détermina une attitude globalement négative à l’égard de la politique de l’État israélisme dans le sens politique que nous avons donné à ce terme. C’est bien la politique d’Israël qui a suscité et amplifié cette forme d’antisémitisme européen. Mais cet anti-israelisme a très peu dérivé en antijudaïsme dans l’opinion française.

Par contre, la répression israélienne et le déni israélien des droits palestiniens produisent et accroissent les glissements de l’anti-israélisme vers l’antijudaïsme dans le monde islamique. Plus les juifs de la diaspora s’identifient à Israël, plus on identifie Israël aux juifs, plus l’anti-israélisme devient antijudaïsme. Ce nouvel antijudaïsme musulman reprend les thèmes de l’arsenal antijuif européen (complot juif pour dominer le monde, race ignoble) qui criminalise les juifs dans leur ensemble.

Cet antijudaïsme s’est répandu et aggravé, avec l’aggravation même du conflit israélo-palestinien, dans la population française d’origine arabe et singulièrement dans la jeunesse.

   De fait, il y a non pas pseudo-réveil de l’antisémitisme européen, mais développement d’un antijudaïsme arabe. Or, plutôt que reconnaître la cause de cet antijudaïsme arabe, qui est au cœur de la tragédie du Moyen-Orient, les autorités israéliennes, les institutions communautaires et certains intellectuels juifs préfèrent y voir la preuve de la persistance ou renaissance d’un indéracinable antisémitisme européen.

Dans cette logique, toute critique d’Israël apparaît comme antisémite. Du coup, beaucoup de juifs se sentent persécutés dans et par cette critique. Ils ont effectivement dégradés dans l’image d’eux-mêmes comme dans l’image d’Israël qu’ils ont incorporée à leur identité. Ils se sont identifiés à une image de persécutés ; la Shoah est devenue le terme qui établit à jamais leur statut de victimes de gentils ; leur conscience historique de persécutés repousse avec indignation l’image répressive de Tsahal que donne la télévision. Cette image est aussitôt remplacée dans leur esprit par celle des victimes des kamikazes du Hamas, qu’ils identifient à l’ensemble des Palestiniens.

Ils se sont identifiés à une image idéale d’Israël, certes seule démocratie dans un entourage de dictatures, mais démocratie limitée, et qui, comme l’ont fait bien d’autres démocraties, peut avoir une politique coloniale détestable. Ils se sont assimilés avec bonheur à l’interprétation bibliquement idéalisée qu’Israël est un peuple de prêtres.

Ceux qui sont solidaires inconditionnellement d’Israël se sentent persécutés intérieurement par la dénaturation de l’image idéale d’Israël. Ce sentiment de persécution leur masque évidemment le caractère persécuteur de la politique israélienne.

   Une dialectique infernale est en œuvre. L’anti-israélisme accroît la solidarité entre juifs de la diaspora et Israël. Israël lui-même veut montrer aux juifs de la diaspora que le vieil antijudaïsme européen est à nouveau virulent, que la seule patrie des juifs est Israël, et par là même a besoin d’exacerber la crainte des juifs et leur identification à Israël.

   Ainsi les institutions des juifs de la diaspora entretiennent l’illusion que l’antisémitisme européen est de retour, là où il s’agit de paroles, d’actes ou d’attaques émanant d’une jeunesse d’origine islamique issue de l’immigration. Mais, comme dans cette logique toute critique d’Israël est antisémite, il apparaît aux justificateurs d’Israël que la critique d’Israël, qui se manifeste de façon du reste fort modérée dans tous les secteurs d’opinion, apparaît comme une extension de l’antisémitisme.

Et tout cela, répétons-le, sert à la fois à occulter la répression israélienne, à israéliser davantage les juifs, et à fournir à Israël la justification absolue. L’imputation d’antisémitisme, dans ces cas, n’a pas d’autre sens que de protéger Tsahal et Israël de toute critique. »