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La Shoah comme religion

Je suis une praticienne de l’histoire des juifs, qui écris cette histoire et l’enseigne. Quelle ne fut ma surprise le jour où, à ma sortie d’un amphithéâtre bondé, un étudiant me poursuivit pour me dire: «Comment est-il possible que vous enseigniez la Shoah sans pleurer, le sourire aux lèvres?» Pendant des semaines, cet auditeur me persécuta pour me rappeler sa vérité. Pour dispenser un savoir acceptable sur ce sujet, il convenait de se transformer en Sarah Bernhardt et de ressentir au plus fort l’émotion, pour la communiquer. En fait, on me renvoyait là à l’ineffabilité de la Shoah. Mais comment vivre avec ce poids? Il ne s’agit plus, ici, de partager les vicissitudes d’une histoire commune, mais de s’infliger fantasmatiquement les souffrances d’un peuple pour avoir le droit d’en faire partie. Le prix est plus qu’élevé.

La guerre des Six Jours, en 1967, a marqué un tournant pour nombre de juifs, suscitant un retour à différentes formes de judéité. Israël et la Shoah, qu’on appelait alors l’Holocauste et qu’on nomme encore ainsi aux Etats-Unis, s’entremêlent pour devenir des éléments essentiels de l’identité des ex-juifs imaginaires. Comme s’ils venaient combler une béance de judaïsme traditionnel. Au fil des années, la mémoire du passé, la mémoire de la Shoah se sont imposées jusqu’à parfois étouffer, aujourd’hui, la vie. Jusqu’à légitimer une étonnante tendance à la victimisation. C’est ainsi que, dans un Occident où l’antisémitisme est actuellement loin de représenter un quelconque danger pour le quotidien des juifs, on traque chaque mot suspect, chaque phrase, le moindre cyberdérapage. On n’a jamais revêtu les habits de la victime avec autant de complaisance que maintenant. Peut-on ouvrir un périodique juif sans y lire un article sur l’antisémitisme ou la Shoah?

La victimisation immunise le juif contre toute critique et immunise par là même Israël. Gare à ceux qui enfreignent cette règle, vite traités d’antisémites, même lorsqu’ils sont eux-mêmes juifs! Une attitude diasporique éloquente, lorsqu’on la compare à la distanciation avec laquelle certains Israéliens commencent à regarder leur passé, y compris la Shoah, et leur mythologie nationale. Ces derniers ont sans doute moins besoin d’une identité juive que les juifs de la diaspora, sur qui pèse l’épée de Damoclès d’une assimilation réelle ou imaginaire. Avec l’Intifada, la place d’Israël dans l’identité juive a cependant été quelque peu ébranlée. Restent l’antisémitisme et le souvenir de la Shoah, qui préservent la cohésion du groupe. La nouvelle religion séculière a besoin d’exégèses, comme l’ancienne. Livres, mémoires, témoignages, colloques, commémorations étoffent son contenu, lui donnent une assise. Ses entrepreneurs publics veillent sur son temple. A la pratique religieuse, aux devoirs du culte, se substitue l’incontournable devoir de mémoire. L’unicité de la Shoah est offensivement brandie, quitte à occulter d’autres génocides, âprement distingués de celui des juifs. Elle joue un peu le rôle, dans cette nouvelle religion séculière, de l’élection du peuple juif dans la religion traditionnelle.

De leur côté, face aux victimes et à leurs descendants, les bien-pensants expient en ranimant la flamme du souvenir. La presse non juive, les intellectuels, les politiciens, dans une sorte de désir de purification, s’immiscent dans un culte qui renforce la victimisation des adeptes de la nouvelle religion et leur confère, en dernière analyse, le statut de juifs. Le cercle est vicieux, on n’en sort pas. A cela s’ajoutent des intérêts divers, pas toujours des plus nobles, et qui ne concernent guère les rescapés ou le simple quidam juif. On croit que la Shoah rapporte, sous forme de papier ou de parole. On entre là de plain-pied dans ce que les Américains nomment le Shoah business. L’acharnement récent sur les banques suisses, au sujet des comptes en déshérence, a ainsi pris des proportions qui agacèrent plus d’un non-juif et plus d’un juif. Aujourd’hui, surtout aux Etats-Unis, la philanthropie juive s’exerce amplement au nom de la pérennisation de la mémoire de la Shoah. L’argent afflue pour créer des chaires sur l’antisémitisme et le génocide, pour financer des musées, des recherches. Comme si rien d’autre n’était important ou n’avait existé. Un exemple suffira: qui se penchera sur le sort des juifs dans les pays de l’Est après la chute du communisme rencontrera des dizaines de travaux subventionnés par des organismes de recherche juifs, et dans leur majorité consacrés à l’antisémitisme. A croire que, dans ces pays, l’anéantissement des juifs, déjà peu nombreux, est proche! Et pourtant il n’en est rien, ces travaux eux-mêmes le reconnaissent. Mais il est quasi impératif de voir ou de chercher à voir le mal partout, puisque les institutions donatrices vivent de ce mal. Peut-on sans risque écrire un livre ou prononcer une conférence sur les juifs ou sur le judaïsme où l’on n’aligne pas les expulsions et les persécutions? La réponse est non. L’histoire des juifs est appréhendée sur fond de l’expérience de la Shoah. On attend qu’elle soit écrite dans cette perspective, elle doit d’abord servir à expliquer le cataclysme. Par démagogie, certains ouvrages flattent cette vision téléologique des choses.

Cette récupération historique ne date pas d’aujourd’hui. Après l’indifférence à laquelle furent en butte, à leur arrivée en Israël, les survivants de la Shoah, vint le temps de la commémoration, instaurée en 1951. Le génocide est traditionnellement présenté comme la justification ultime du sionisme et de la fondation d’Israël, dans le cadre d’une reconstruction historiographique où cette fondation, en 1948, devient la fin heureuse de l’histoire des juifs. Les «nouveaux historiens» israéliens, ceux qu’on appelle aussi les «post-sionistes», ont, pour leur part, montré comment la Shoah fut utilisée pour renforcer les sentiments nationalistes et la mise en avant dans le conflit israélo-arabe. Arafat n’a-t-il pas souvent été comparé à Hitler? Cette division du monde entre bons et mauvais, victimes et bourreaux, juifs et antisémites brouille les pistes et masque les réalités. Dans cette vision manichéenne, les vraies victimes sont les ashkénazes. Comme ils ont été les seuls artisans du sionisme et les seules chevilles ouvrières de l’Etat d’Israël. On connaît les conséquences de cette mythologie au sein de la société israélienne, érigeant les séfarades, en l’occurrence les juifs originaires des terres d’islam, en «autres», comme les Palestiniens. Une exclusion qui continue à influer sur la vie politique du pays

En 1977, les exclus d’hier firent venir au pouvoir le Likoud pour faire payer au Parti travailliste le traitement humiliant qu’il leur avait infligé. Aujourd’hui, le Shas exprime une sorte de retour du refoulé, avec les excès qu’on connaît et qui mettent en péril la paix future. Ces séfarades ne sont pas non plus en tête des victimes du génocide. Certes, on oublie que les séfarades des Balkans furent exterminés dans leur quasi-totalité et que des villes comme Salonique, Belgrade, Sarajevo, avec des populations juives considérables, se retrouvèrent, au lendemain de la guerre, Judenrein («pures de juifs»). Morts une première fois dans les camps, une seconde fois dans la mémoire. Pas assez victimes, sont-ils des juifs? Oui, mais… Le bon juif, le vrai juif serait-il celui qui a le plus souffert? Et, pour cela, le passage par les camps serait-il nécessaire?

A défaut de pouvoir embrasser la religion séculière de la Shoah, les juifs nord-africains, qui eurent la chance d’échapper à l’extermination sans pour autant avoir toujours mené la belle vie pendant les années noires, prennent en Israël le chemin de la religiosité radicale. A défaut de devenir de bons Israéliens, parce que ni ashkénazes, ni d’origine européenne, ni pionniers sionistes, ni totalement laïques, les voilà au moins de bons juifs par la grâce du Shas. Tandis qu’en France, certains de leurs homologues, jeunes et moins jeunes, en sont plus ou moins réduits à la culpabilisation, faute d’ancêtres anéantis qui les justifieraient. Par-delà le lobby de la Shoah, ses récupérations politiques et intellectuelles, ses faiseurs larmoyants, ses compromissions financières, son centre Simon-Wiesenthal à Los Angeles, sorte de Disneyland du génocide, par-delà ses faussaires comme Jerzy Kosinski et Benjamin Wilkomirski, et par-delà son «industrie», qu’en est-il vraiment de la Shoah, de celle vécue dans la chair? Une définitive banalisation la guette, dans ce flot de paroles et d’images qui vouent les rescapés à la solitude. Et si, un jour, à son tour, comme Israël récemment, la Shoah perdait, elle aussi, en diaspora, sa force identitaire, avec quoi comblera-t-on le vide? Halte à l’instrumentalisation! N’est-il pas temps de transmettre ce qu’est, au vrai, le judaïsme: la vie, l’éthique et le respect des morts?.

BENBASSA EstherEsther Benbassa est directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, où elle est titulaire de la chaire d’histoire du judaïsme moderne, et auteur notamment d’«Israël imaginaire» (avec J.-C. Attias, Flammarion, 1998) et d’une «Histoire des juifs de France» (Seuil, 2e éd., 2000).
NDLR (Gayssoteries) : Dans son livre Le mal-être juif (2003), Dominique Vidal cite Christophe Attias :
« Plutôt que de mobiliser les Juifs de France négativement, par exemple sur la « riposte » à l’antisémitisme, il serait temps de les engager positivement dans la définition du judaïsme du XXIème siècle. Il faut recréer une véritable culture juive, en diaspora, autour de l’histoire juive, de l’apport des juifs à la philosophie, à la musique, à la peinture, etc. Autant d’apports qui devraient être enseignés dans les écoles publiques. » Cet objectif ambitieux implique « de bousculer une communauté littéralement verrouillée et d’y ré-insuffler le pluralisme qui existe parmi les Juifs de France ».
(Lire une autre citation de cet ouvrage ici : https://gayssoteries.wordpress.com/citations/holocauste-shoah/)

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