LES ADVERSAIRES, J’ADORE CA !

Pourquoi je suis contre la loi Gayssot

NDLR (Gayssoterie) : Notre commentaire en bas de page + la publication de Yann Moix qui retourne sa veste quelques jours plus tard (augmentée de nos commentaires) : https://gayssoteries.wordpress.com/2015/07/23/notre-droit-de-reponse-a-yann-moix/

28 octobre 2010

Par Yan Moix

La justice française vient de me condamner, modestement il est vrai, parce que j’avais usé de ma liberté d’expression l’été 2009. Ulcéré par la propagande anti-israélienne d’un fanzine gratuit distribué par un réseau de cinémas du sud de la France, j’avais réagi, de toute ma fougue, pour démontrer ce qui me semble aujourd’hui la réalité : l’antisémitisme est de moins en moins d’extrême-droite (les théories sur les races ont fait long feu) mais d’extrême-gauche : une certaine lecture altermondialiste du monde fait le nid d’un antisionisme systématique qui abrite en son sein une forme apparemment nouvelle d’antisémitisme, celle ancestrale, du rapport des juifs avec l’argent. Israël est puissant, puisqu’allié du monde capitaliste, incarné par les Etats-Unis. Dès lors, l’Etat d’Israël devient, entre autres, le biais qu’empreinte la pulsion antijuive pour s’exprimer (et s’exprimer de moins en moins insidieusement). Je vous le dis : bien que respectant infiniment les jugements, bien que parfaitement averti que le tribunal m’a pénalisé en son âme et conscience, il ne m’est pas agréable d’être sanctionné pour avoir pensé ce que je pense, pour avoir écrit, avec outrance mais bonne foi, ce que j’avais envie d’écrire. Combien d’hommes, de femmes, sont morts pour m’octroyer en France cette liberté prodigieuse : exprimer, tant bien que mal, du côté de ce que je crois être le bien et me battant contre ce qui me semble incarner le mal, des opinions personnelles. Et les exprimer aussi personnellement dans le fond que dans la forme. Au pamphlet, je réponds pamphlétairement. A la science, je réponds scientifiquement.

Quand je choisis la fougue, c’est pour des raisons précises, c’est pour rétorquer violemment à la violence écrite par d’autres et lue par moi. J’aime la littérature, les mots, parce qu’ils permettent ce qu’aucune société ne saurait tolérer dans ces rues : la loi du Talion. Inadmissible avec les actes, elle est parfaitement adaptée au langage, à ses foudres, à ses engouements. Il y a pour les luttes, les joutes verbales, idéologiques, une grande et immense tradition dans les lettres françaises.

Je ne vais citer, pour aller très vite, que les noms de Péguy, Aragon, Bloy, Breton, Suarès, Mauriac, Revel. On ne les lit plus suffisamment, et c’est assez dommage. Il y a encore Delfeil de Ton, à gauche. Marin de Viry, à droite. Quand, au contraire, je choisis la méthode scientifique pour répondre à la science, je rentre dans la peau du diplômé de Sup de Co ou de Sciences po que je fus, et dans le calme, avec un plan bien structuré, je reprends paragraphe par paragraphe les arguments de mes adversaires et je réponds en trois parties, je produis une riposte plus universitaire, plus scolaire, parfois étonnamment plus efficace, sinon moins fulgurante.

Les adversaires, j’adore ça. Rien ne m’est plus précieux, pour affirmer ma vérité, et d’abord l’affirmer en moi-même, au sens de la raffermir, que d’être en total désaccord de pensée avec tel individu, tel intellectuel, tel courant, telle école. Ou tel groupe. Telle mode. Je sais qu’il est souvent vain de vouloir convaincre celui qui ne pense pas comme nous. Je crois, cependant, qu’il est bien plus vain encore d’utiliser la loi pour le punir. La loi Gayssot, par exemple, me semble être une mauvaise loi. Du moins en partie. La partie de cette loi qui punit les propos racistes, antisémites et xénophobes ne me pose aucun problème. Pour une raison simple : en insultant un Noir, un Arabe, un Juif, leur reprochant ce qu’ils sont au plus profond d’eux-mêmes, l’insulteur sait ce qu’il fait. Il ne fait pas qu’insulter : il s’attaque à la dignité humaine de sa victime, qu’il entend rabaisser, humilier, souiller. Cela n’est pas acceptable, cela doit être puni. Sachant toutefois que, punissant un propos raciste, on ne punira jamais le racisme lui-même : les mots en « isme », appartenant non aux faits mais à l’idéologie, ne sont jamais saisissables. On ne peut jamais avoir de prise sur eux. Ils glissent. Le racisme de celui qui aura été puni pour avoir traité de « nègre » un Africain continuera sans doute à couler dans les veines du fautif. Il n’en reste pas moins qu’il est extrêmement salubre qu’une société punisse, et de manière systématique, ces manifestations de haine visant à rabaisser la dignité de l’autre, quel qu’il soit. L’autre est sacré. La différence est sacrée. Elle nous enrichit, nous améliore, nous instruit : et nous permet souvent de nous trouver nous-même.

En réalité, c’est l’autre partie de la loi qui me pose un problème. Je ne suis pas d’accord avec l’interdiction faite aux historiens révisionnistes et négationnistes de publier leurs travaux. Les raisons de mon opposition sont multiples, je vais les exposer maintenant.
La première raison, c’est que les révisionnistes sont mes ennemis. Et que, par conséquent, si leurs travaux, si leur idéologie (je pense que c’en est une, et des plus dangereuses) ne parvient pas à percer au grand jour, je n’aurai personne en face de moi. Aucun visage, aucun texte à combattre. Je me battrai contre des hommes invisibles, des adversaires que la loi Gayssot m’empêche de considérer comme des adversaires puisqu’elle fait tout pour empêcher leur existence. Leur inexistence juridique est grave : elle en fait officiellement, aux yeux de la loi et par conséquent de la société, des spectres, des ectoplasmes, des fantômes, des entités floues, vaporeuses, et je ne peux donc rien faire pour les attaquer, les contredire – les ridiculiser, sans me ridiculiser moi-même (puisqu’ils n’existent pas).

La deuxième raison, c’est que vouloir juridiquement anéantir une réalité, une idéologie ou un courant de pensée n’anéantit pas cette réalité. Décidons, dès demain matin, que le cancer est passible de poursuites pénales : les tumeurs et les métastases s’arrêteraient-elles pour autant ? Ces ennemis que je ne puis officiellement pas combattre avec les moyens habituels du débat (scientifique, historique, sociologique, économique, etc.) se moquent bien des lois : ils continuent leurs travaux, et continuent à penser ce qu’ils pensent. Ces travaux ne trouvent contre eux que la justice, mais pas, mais plus les intellectuels ni les historiens. Ces pensées, ces courants n’ont donc pas en face d’eux, dressés contre eux, des interlocuteurs adéquats, à la hauteur : ceux qui pourraient les contredire, qui voudraient les contredire n’ont pas le droit de le faire non plus ; car ce serait rendre public quelque chose qui n’a pas le droit de l’être. Autrement dit, la critique, la contestation des écrits (interdits de publicité) des révisionnistes ne sauraient être rendues publiques non plus, en ceci qu’elles sont obligées (même pour les contrecarrer) de citer ces thèses.

La troisième raison est encore plus logique, plus évidente. C’est qu’elle affaiblit les opposants au révisionnisme. Moi, je pense, de toutes mes forces, que les révisionnistes et les négationnistes (nous n’allons pas entrer ici dans les coulisses de ce qui les sépare) se trompent. Se fourvoient. Se trompent gravement, et se fourvoient violemment. C’est ma conviction, intime. Mais si je demande aux tribunaux d’appuyer cette conviction, si je demande l’assistance d’une juridiction aussi solennelle, aussi forte, aussi puissante que celle du tribunal, j’affaiblis cette conviction. Je fais l’aveu de sa fragilité. J’avoue implicitement qu’elle n’est pas si solide que cela. J’admets que seule, sans institution pénale derrière, cette conviction ne fait pas le poids. Autrement dit, c’est là que, vraiment, je reconnais que la position adverse a des provisions, qu’elle a de quoi me faire peur, m’intimider. C’est là que je reconnais que ses raisonnements sont susceptibles de pouvoir m’impressionner, voire me déboussoler. J’ai peur de l’intelligence de l’ennemi.

D’où la quatrième raison : il y a des historiens, en France, qui sont parmi les meilleurs du monde. Il y a des instituts de recherche sur la Shoah, et des scientifiques hors pair en qui j’ai (certains furent mes professeurs à l’Institut d’études politiques de Paris) une confiance sans borne. Leur travail, en partie, consiste à réprimer par des arguments historiques, scientifiques, ce que la loi a choisi de réprimer, automatiquement, par des arguments juridiques, pénaux. Ce qui revient à éviter une confrontation, un affrontement, très utile à mon avis, très fructueux, entre des grands et vrais historiens et des historiens qui s’égarent, des historiens qui n’en sont pas. Mais encore faut-il avoir la possibilité, autrement que par sanction d’un juge, de démontrer ce que leurs raisonnements ont de spécieux, leurs méthodes de fallacieuse. Pierre Vidal-Naquet vaut tous les juges du monde, et tous les procureurs de la terre. Quand Vidal-Naquet écrit, en réponse aux thèses de Robert Faurisson, Les assassins de la Mémoire, il ne vient pas avec un manuel de Morale : il vient avec des preuves, avec des éléments historiques, avec une méthode scientifique éprouvée, il vient avec des arguments : il fait de l’Histoire. Il se bat, non pas au nom de ce qu’on voudrait que l’Histoire soit, mais au nom de qu’il croit légitimement qu’elle est.

Car la cinquième raison pour laquelle je suis contre la loi Gayssot est celle-ci : sanctionnant les révisionnistes, elle donne à ces derniers le sentiment, juste hélas, qu’il y aurait une manière officielle d’écrire l’Histoire, c’est-à-dire une manière choisie, entérinée par les instances officielles de la République. C’est très dangereux. Car ce n’est pas le cas. Le cas de Vichy illustre bien la difficulté qu’il y a à vouloir figer une fois pour toutes la vérité : ce qui était officiel hier, demain sera considéré comme indigne. La loi n’est pas là pour dire ce qu’est l’Histoire. Elle n’est là ni pour en influencer le cours, ni pour en proposer l’interprétation. L’Histoire, même si cela peut causer les pires frayeurs, appartient à tout le monde. Et sa lecture doit pouvoir être faite par tous ; y compris par les salauds. Car l’Histoire est aussi, il s’agit de l’accepter, la propriété des salauds. Ils en furent jadis les acteurs, ils en sont aujourd’hui pour partie, également, les propriétaires. Comme nous. (On voudrait que l’Histoire n’appartienne à personne : elle appartient à tout le monde.) Ce partage de l’Histoire, cette lutte au nom du sens de l’Histoire doit se faire partout, mais pas dans les tribunaux. La justice appartient à l’Histoire, mais l’Histoire n’appartient pas à la justice. La justice est contenue dans l’Histoire, mais l’Histoire n’est pas contenue dans la justice. Elle prendrait trop de place.

La sixième raison qui me fait demander l’abrogation de cette loi naïve et inefficace (loi qui croit que masquer la réalité c’est l’éradiquer, qu’empêcher sa visibilité c’est la combattre) tient à la bêtise de l’immense majorité des négationnistes et des révisionnistes eux-mêmes. Il suffirait de faire venir une fois chacun des révisionnistes à la télé pour qu’ils se détruisent tout seuls, tellement leurs arguments sont pauvres, tellement leur manière d’argumenter surtout fait de la peine. Alain Guionnet, Michel Sergent, Joël Bouard, Henri Lewkowicz se grilleraient en une minute si on leur donnait publiquement la parole : ils ne savent ni penser, ni dire, ni démontrer, ni prouver, ni dialoguer, ni convaincre. Je rêve qu’ils puissent s’exprimer en toute liberté : ils sont leur pire ennemi. Même chose pour Roger-Guy Dommergue : trente secondes de n’importe lequel de ses laïus ferait fuir le plus nazi des nostalgiques de Berchtesgaden.

Ce qui me mène à la septième raison : leur cantonnement obligé à l’ombre et aux coulisses leur confère une aura mystérieuse, diabolique (parce que diabolisée) qui les rend attractifs pour un public mal dans sa peau, égaré, haineux, suicidaire, provocateur, fragile ou peu cultivé. La loi Gayssot, autrement dit, les décore perpétuellement d’une médaille de l’infréquentabilité, les pare d’un habit de soufre qui fabrique de la tentation, de l’attraction, du désir. On s’y intéresserait de fait beaucoup moins si, plutôt que de vouloir percer leurs ténèbres, on laissait éclater au grand jour leur insondable médiocrité.

Seuls sont « sérieux », ou plutôt « font » sérieux, dans leur délire révisionniste, Robert Faurisson et Serge Thion. Rajoutons Henri Roques et Pierre Marais. Cela fait beaucoup. C’est peu, mais c’est beaucoup. Et la huitième raison est donc que ce sont ceux-là, les coriaces et les vrais, les révisionnistes « intelligents » qu’il faut désigner d’abord pour mieux les combattre ; car la loi Gayssot a cet autre tort, à mes yeux, de mettre sur un même plan, sur un plan de stricte égalité, les révisionnistes médiocres et les révisionnistes brillants, les révisionnistes caricaturaux et les révisionnistes subtils, les révisionnistes évidemment aberrants et les révisionnistes plus vicieux, plus malins, plus roués, plus méticuleux, plus intelligents.

La société ne veut pas entendre les thèses révisionnistes. Elle ne veut pas en entendre parler. Mais elles existent, elles se répandent même, sous le manteau, au prorata de la législation qui veut, qui croit les étouffer. La justice punit ce repoussoir, mais fabrique une attraction. Par ailleurs, je le redis, c’est un manque de confiance en nos historiens, et à leur capacité de réflexion, de persuasion, de pédagogie, mais aussi de combat, que de faire taire des ennemis qui, bien qu’assassins comme le disaient Vidal-Naquet, se posent évidemment chaque jour (à juste titre, mille fois hélas !) en victimes. La suppression de la loi Gayssot, évidemment, est attendue et voulue par tous les Faurissons de France. Acceptons de l’abroger, ce dans le but d’avoir enfin un terrain de lutte, très sanglant, un ring, sans concession, sur lequel nous pourrons dire à ces gens, avec nos mots à nous, nos convictions à nous, les poings de nos arguments à nous, à quel point la liberté d’expression les mettra plus rapidement au tapis que tous les bâillons et toutes les interdictions inefficacement inventées pour les faire taire en apparence.

 

(Source : http://laregledujeu.org/2010/10/28/3167/pourquoi-je-suis-contre-la-loi-gayssot/)

 

NDLR ( Gayssoteries) : « J’aime la littérature, les mots, parce qu’ils permettent ce qu’aucune société ne saurait tolérer dans ces rues : la loi du Talion. Inadmissible avec les actes, elle est parfaitement adaptée au langage, à ses foudres, à ses engouements. Il y a pour les luttes, les joutes verbales, idéologiques, une grande et immense tradition dans les lettres françaises. » […]

« La première raison, c’est que les révisionnistes sont mes ennemis. Et que, par conséquent, si leurs travaux, si leur idéologie (je pense que c’en est une, et des plus dangereuses) ne parvient pas à percer au grand jour, je n’aurai personne en face de moi. Aucun visage, aucun texte à combattre. Je me battrai contre des hommes invisibles, des adversaires que la loi Gayssot m’empêche de considérer comme des adversaires puisqu’elle fait tout pour empêcher leur existence. Leur inexistence juridique est grave : elle en fait officiellement, aux yeux de la loi et par conséquent de la société, des spectres, des ectoplasmes, des fantômes, des entités floues, vaporeuses, et je ne peux donc rien faire pour les attaquer, les contredire – les ridiculiser, sans me ridiculiser moi-même (puisqu’ils n’existent pas). »

Voici un état d’esprit qu’il faut saluer! Cette bravoure intellectuelle, nous l’encourageons. Pour qu’elle s’exprime, encore faut-il laisser exister le « camp d’en face ».

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