John Demjanjuk (2011)

Le procès de John Demjanjuk, une victoire sur le temps

LE MONDE | 03.06.2011 à 14h37 • Mis à jour le 17.03.2012 à 12h52 | Par Nicolas Bourcier ((service international))

La condamnation de John Demjanjuk est une victoire intellectuelle sur le temps. A 91 ans, ce vieil homme originaire d’Ukraine, fait prisonnier en 1942 par la Wehrmacht et soupçonné d’avoir été un ancien gardien nazi du camp d’extermination de Sobibor, vient de se voir infliger une peine de cinq ans de prison par une cour d’assises de Munich sans qu’aucun témoin n’ait pu confirmer les faits qui lui sont reprochés. Personne pour le désigner du doigt. Aucun survivant, aucun ancien camarade d’uniforme ou soldat SS de cette usine de la mort pour se souvenir de lui.

Passé l’émotion légitime de voir cet individu reconnu coupable de complicité dans l’extermination de 28 060 juifs quitter librement le tribunal le temps de l’appel, comment ne pas prendre la mesure de ce moment juridique sans précédent ? Près de soixante-dix ans après les massacres auxquels John Demjanjuk est accusé d’avoir participé, les juges bavarois ont rendu un verdict à partir de souvenirs émiettés et de documents d’archives en voie d’effacement. Une décision en forme de « lex Demjanjuk » qui fera date, comme l’a critiquée son défenseur tout au long de ce procès hors norme.

Dix-huit mois et quatre-vingt-treize audiences, des dizaines de témoins, d’historiens, d’experts en documents, de médecins et des centaines de pages d’archives lues devant cette cour d’assises ont été nécessaires pour convaincre les magistrats de la participation du prévenu à « la machinerie d’extermination nazie entoute connaissance de cause ». Un travail de fourmi effectué sobrement, doctement, quitte à devenir parfois très technique, voire ennuyeux, mais qui a abouti à la conclusion que Demjanjuk avait bel et bien participé « à toutes les étapes du processus meurtrier nazi ».

Bertrand Poirot-Delpech écrivait dans nos colonnes, peu avant la condamnation de Paul Touvier à la réclusion criminelle à perpétuité en avril 1994, que « l’oeuvre de justice consiste toujours à sceller ensemble des moments plusou moins éloignés l’un de l’autre ». Avec ce verdict, les magistrats allemands achèvent un lent et douloureux travail commencé après 1945, avec le tribunal de Nuremberg. Aux grands criminels de guerre – les Goering, Hess, Bormann ou Frank – ont succédé les fonctionnaires et assassins de bureau – Eichmann et Papon -, puis les gradés nazis, soldats SS et tortionnaires de terrain – les procès d’Auschwitz, Belzec ou Treblinka -, avant de céder la place à un Demjanjuk, simple exécutant de la Shoah mais sans lequel l’entreprise d’extermination n’aurait pas pu fonctionner à cette échelle.

Avec lui et par un effet d’entraînement, des dizaines de cas similaires ont été découverts, redécouverts et même instruits en Allemagne depuis son extradition des Etats-Unis, en 2009. De nouvelles procédures ont été lancées, certaines stoppées net en raison de la soudaine mort des suspects (Samuel Kunz et Adolf Storms).

La justice allemande vient de signifier aux générations futures que l’imprescriptibilité des crimes de masse était une réalité. Qu’une personne est responsable des ordres qu’elle exécute et que, tôt ou tard, même plusieurs dizaines d’années après, elle aurait à en répondre. « Tous savaient ce qui se passait dans les camps d’extermination », ont affirmé les juges bavarois, avant d’ajouter : « John Demjanjuk, comme d’autres gardiens, aurait dû et pu prendre la fuite. » Homme de main des nazis, il s’est donc rendu coupable d’avoir participé à cette entreprise d’extermination systématique, qu’il ait été posté d’un côté ou de l’autre des barbelés du camp, en haut ou au pied du mirador, devant ou derrière les portes des chambres à gaz.

Et peu importe si ce procès de Munich clôt l’histoire des châtiments d’après-guerre aux dépens d’un exécutant médiocre. Avec lui, les juges allemands ont montré que même au pays des bourreaux le passé est en mesure de rattraper quiconque, où qu’il se trouve. Même un rosh katan – littéralement une « petite tête », comme l’appellent les Israéliens -, un soldat exécutant des ordres, s’efforçant d’éviter toute responsabilité. Un rosh katan tranquillement installé dans l’Ohio à partir de 1952 et tranquillement revenu dans son petit pavillon de Cleveland, en 1993, après avoir été accusé à tort, en Israël, d’avoir été gardien au camp de Treblinka sous le surnom d' »Ivan le Terrible ».

Avec Demjanjuk, l’Allemagne a su surmonter ses doutes. Ceux d’un procès « injuste » impliquant un ancien gardien étranger alors que tant de nazis allemands sont passés à travers les mailles du filet. Ceux aussi où les juges risquaient d’être critiqués pour leur « arrogance », en cas de condamnation de l’accusé, ou pour leur « lâcheté », en se prononçant pour l’acquittement. Les magistrats munichois ont rappelé que l’accusé avait été capturé et emprisonné par les soldats allemands en 1942. Et les avocats des parties civiles ont critiqué la passivité de cette justice allemande devant ses propres citoyens qui avaient tant servi le système nazi.

Avec lui, l’Allemagne vient de refermer un des derniers grands procès des crimes nazis. L’épilogue d’une longue histoire. Celle des crimes impunis et des complicités coupables.


bourcier@lemonde.fr

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