L’EXCÈS DE COMMÉMORATIONS HISTORIQUES

La fabrique de L’Opinion

L’excès de commémorations historiques, une passion française

NDLR (Gayssoteries) : Voici un papier daté de 2014 et qui pointe du doigt la maladie française de la commémoration historique devenue, à présent, fortement communautaire. Les commémorations d’événements passés s’empilent et asphyxient  le présent.

Quelle place reste-t-il pour se projeter dans le futur et célébrer la vie? Ne faut-il pas y voir ici le symptôme d’une société en mal d’identité?

(Nous avons mis en gars certains passagesde l’article).

Béatrice Houchard

10 Novembre 2014 à 10h30

Eric Deroo : « Le développement de la mémoire communautaire manipulée par les politiques  est dangereux. Ce n’est pas une vue de l’esprit : il y a une concurrence mémorielle »

Eric Deroo

© DR

Eric Deroo, 62 ans, est historien, chercheur associé au CNRS. Spécialiste des représentations sociales, coloniales et militaires, il a aussi été, au cinéma, l’assistant de Robert Bresson. Il a réalisé 25 documentaires dont Histoire oubliée, soldats noirs, Zoos humains, La Force noire, De Gaulle et l’armée ainsi que L’Empire du milieu du sud, réalisé avec Jacques Perrin. En 2014, à l’occasion du bicentenaire, il a écrit et réalisé La Grande Guerre des Nations, en sept épisodes diffusés par la chaîne Histoire.

François Hollande inaugure mardi 11 novembre, à la nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire (Pas-de-Calais), un mémorial où figureront, par ordre alphabétique et sans indication de pays d’origine, les quelque 600 000 noms des soldats morts pendant la première guerre mondiale dans le Nord-Pas-de-Calais. Ce sera la dernière manifestation de la commémoration de la première année du centenaire. Premier bilan, mitigé, par l’historien Eric Deroo, auteur, pour la Chaîne Histoire, du documentaire La Grande Guerre des Nations.

Que vous a inspiré cette année de commémorations ?

Il y a trop de commémorations, et trop de commémorations tue les commémorations. Pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, une mission de réflexion menée par André Kaspi avait suggéré de ne garder qu’une seule journée de commémoration, à l’image du « Poppy day » des Anglais, où l’on célèbre tous les morts des guerres et des conflits. A Londres, en ce mois de novembre, tous les Anglais portent le coquelicot à la boutonnière alors qu’en France, le bleuet n’a pas vraiment pris. En France, il y a une passion pour les liturgies laïques. On n’est plus dans l’Histoire, on est dans la mémoire, mémoire collective et maintenant mémoire particulière. Chacun veut être honoré particulièrement.

De quand date cette passion française ?

De la IIIe République, qui s’est construite à marche forcée en empruntant un certain nombre des rituels de l’Eglise, avec le sacrifice du soldat comme nouveau martyr républicain. Cette ritualisation atteint son point d’orgue absolu avec la Grande Guerre et l’Union sacrée. Mais il ne faut pas oublier qu’entre les deux guerres mondiales, il y a plusieurs millions d’anciens combattants, de très jeunes hommes, les forces vives du pays, pour qui les commémorations sont une manière de rendre hommage à tous les disparus, mais aussi à leur propre survie. Le mot n’est pas joli, mais ils représentent un lobby. Et il y a la phrase de Clemenceau : « Ne les oublions jamais, ils ont des droits sur nous. »

A quel moment les politiques entrent-ils en scène ?

Très vite, après la Seconde Guerre mondiale, il y a une instrumentalisation politique, qui commence par une réécriture de la guerre : le général de Gaulle et le Parti communiste ont créé la légende d’une France qui s’était libérée par elle-même. Chaque tendance politique va alors commencer à revendiquer une mémoire particulière. De Gaulle va abandonner les plages de Normandie, car ça l’agace à cause des Américains, et va mettre le paquet sur le Mont Faron, le débarquement en Provence, des figures de la Résistance intérieure, Jean Moulin. Quand Valéry Giscard d’Estaing devient président, il recommence à aller sur les plages de Normandie, supprime la commémoration du 8-Mai et ressort de l’oubli les prisonniers de guerre, les « PG », qui n’étaient rien pour de Gaulle.

Il ouvre ainsi la voie à François Mitterrand…

Oui, les PG sont surtout utilisés par François Mitterrand, qui a été leur secrétaire général à la Libération. Avec lui, c’est la totale : il re-célèbre le 8-Mai (qui redevient férié), la Normandie et la Provence. Il essaie d’éviter la saga gaullienne, en allant bien sûr au Mont Valérien mais en mettant la pédale douce. Mais au fil de toutes ces années, les survivants disparaissent et l’on passe à un autre phénomène, celui de la recherche des racines. Aujourd’hui, les premiers « clients » des centres d’archives et des bibliothèques sont les généalogistes, dans une recherche presque névrotique des ancêtres.

Pourquoi « névrotique » ?

Plus il y a mondialisation et dénationalisation, plus il y a un besoin fou de savoir quelles sont ses racines. Plus l’idée de Nation s’effrite, plus l’idée de métissage se développe, et plus il y a un repli identitaire dans les communautés, mot pourtant banni par la République.

Peut-on dire que toutes les familles sont concernées par 14-18 ?

La Première Guerre mondiale est, si l’on peut dire, la première vraie guerre démocratique : tout le monde l’a faite, ce qui n’est pas le cas des guerres du XIXe siècle. Et pour la première fois, enfin, le 2e classe y est honoré. C’est la première guerre où les hommes du rang tombés au combat ont droit à une tombe individuelle. Tout à coup, avoir un grand-père caporal à Verdun, c’est aussi distingué qu’avoir un aïeul général à Fontenoy ou maréchal d’Empire. Il n’y a pas une famille en France, et même dans le monde, qui ne soit pas liée à la Grande Guerre. Il y a donc réappropriation d’une mémoire collective.

Ce qui est plutôt une bonne chose ?

Oui, c’est plutôt bien. Ce qui est dangereux, c’est que se développe cette mémoire communautaire manipulée par les politiques : mémoire des combattants antillais, des combattants africains, maghrébins, juifs, indochinois. Ce n’est pas une vue de l’esprit : il y a une concurrence mémorielle, qui conduit des enfants se jeter à la figure dans leurs classes ce qu’ont fait ou pas leurs grands-pères…

Aujourd’hui, il se passe ce genre de choses dans des écoles de France ?

Oui ! Je vais beaucoup dans les établissements scolaires pour parler de tout cela. Un jour, dans le Nord, un professeur d’une classe de terminale m’a expliqué avoir dans une classe 90 % d’Algériens qui se tapent dessus entre harkis et non harkis. Sans parler des éléments manipulateurs, dans certaines banlieues, qui disent qu’il n’y en a que pour la Shoah. Mais un autre jour, j’avais devant moi, dix-neuf élèves d’une classe de 3e à Paris, représentant quinze nationalités. Au fur et à mesure que je leur parlais, ils découvraient que la Turquie, la Chine, le Sénégal, etc., avaient aussi participé à la guerre. Il n’y avait aucune des nationalités présentes dans cette classe qui ne soit pas concernée par la Grande Guerre ! Je leur ai expliqué que c’était une des raisons pour lesquelles ils étaient aujourd’hui en France. Les enfants étaient fascinés, surtout quand ils découvraient de leurs ancêtres des images dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Ne serait-ce que pour ça, la commémoration est utile. Elle peut permettre à ces jeunes de comprendre qui ils sont et pourquoi ils sont ici. Et de voir aussi que, parfois, ceux qui revenaient des combats ont eu un rôle dans l’émancipation de leur pays.

Pourquoi dites-vous que les commémorations se font au détriment de l’Histoire ?

Les historiens sont écartelés, car ils aiment travailler sur le temps long. Mais ils savent aussi que les commémorations entraînent la médiatisation : il y a des budgets, des films pour la télévision, des livres, des expositions. Sur 1914, c’est même ahurissant ! Si les historiens ne prennent pas ce train-là, ils savent qu’il ne repassera pas.

On a reproché à François Hollande de passer l’année à se montrer dans les commémorations. Mais qu’aurait-on dit s’il ne l’avait pas fait ?

Personne n’irait reprocher à un président de faire les commémorations. Mais s’il ne les faisait pas, à part le 6-Juin, le 8-Mai ou le 11-Novembre, je crois que l’opinion s’en ficherait, à part peut-être une petite minorité.

Etait-ce une bonne idée de faire défiler sur les Champs-Elysées, le 14 juillet, des représentants de 80 pays ?

C’était plutôt bien, d’abord pour rappeler que la guerre était mondiale. On le sait, bien sûr, mais on parle toujours de Verdun avec l’affrontement entre Français et Allemands. Ensuite, cela a permis de mettre en valeur des pays dont on ne parle jamais. Deux mille Comoriens, par exemple, ont combattu sans nom en 14-18. Ils étaient soit rattachés à un bataillon malgache, soit à un bataillon somalien. Pour un petit pays comme ça, c’était énorme d’être invité et de défiler sur les Champs-Elysées !

Gardera-t-on, de cette année de commémoration, une parole forte ?

Non, il n’y a pas eu de grand discours, pas de slogan. Si, au moins, cela avait pu servir à mettre quelques messages en avant mais il y a eu beaucoup d’occasions perdues. C’est dommage car, attention, des mécanismes sont toujours à l’œuvre. Je suis stupéfait par la modernité de certaines situations.

Si vous aviez à faire une colonne « pour » les commémorations et une colonne « contre », qu’est-ce que cela donnerait ?

Je n’aime pas beaucoup faire cela… Il y aurait deux colonnes équivalentes. C’est important de profiter de ces commémorations pour transmettre un certain nombre de choses. Cela crée du lien entre les gens, ça permet de lire, de se pencher sur l’Histoire. C’est aussi l’occasion d’un dépassement de la droite et de la gauche. Dans le culte de la patrie, on se retrouve tous. Mais s’il y a trop de commémorations, on aboutit à une concurrence mémorielle, qui est source de communautarisme. Enfin, attention à l’effet de lassitude et d’overdose. On ne peut pas commémorer pendant quatre ans : à force de montrer le même film, plus personne ne va le voir.


(Source : http://www.lopinion.fr/edition/politique/l-exces-commemorations-historiques-passion-francaise-18259)

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