CHATEAUBRIAND ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE (1827)

SUR LE PROJET DE LOI RELATIF A LA POLICE DE LA PRESSE

Chateaubriand, 1827

 

(Cité dans Liberté et servitude de la presse en France, morceaux choisis par Pierre-Bloch, Éditions du Livre, Monte Carlo, 1952)

Extraits (p. 151-157) :

     La véritable censure, messieurs, est celle que la liberté de la presse exerce sur les mœurs. Il y a des choses honteuses qu’on se permettrait avec le silence des journaux, et qu’on n’oserait hasarder sous la surveillance de la presse. Les grands scandales, les grands forfaits dont notre histoire est remplie dans les plus hauts rangs de la société, seraient aujourd’hui impossibles avec la liberté de la presse. N’est-ce donc rien qu’une liberté qui veut prévenir l’accomplissement d’un crime, ou qui force les chefs des Empires à joindre la décence à leurs autres vertus ?

[…]

    Les ennemis (je ne dis pas les adversaires) de la liberté de la presse, sont d’abords les hommes qui ont quelque chose à cacher dans leur vie, ensuite ceux qui désirent dérober au public leurs œuvres et leurs manœuvres, les hypocrites, les administrateurs incapables, les auteurs sifflés, les provinciaux dont on rit, les niais dont on se moque, les intrigants et les valets de toutes les espèces.

    La foule des médiocrités est en révolte contre la liberté de la presse : comment, un sot ne sera pas en sûreté ! Cette Charte est véritablement un fléau ! Les petites tyrannies qui ne peuvent s’exercer à l’aise, les abus qui n’ont pas les coudées franches, les sociétés secrètes qui ne peuvent parler sans qu’on les entende, la police qui n’a plus rien à faire, jettent les hauts cris contre cette maudite liberté de la presse. Enfin, les censeurs en espérance s’indignent contre un ordre de choses qui les affame ; ils battent des mains à un projet de loi qui leur promet des ouvrages à mettre au pilon, comme les entrepreneurs de funérailles se réjouissent à l’approche d’une grande mortalité.

    Restent après tous ceux-ci quelques hommes extrêmement honorables que des préventions, des théories, peut-être le souvenir de quelques outrages non mérités, rendent antipathiques à la liberté de la presse. Je vous en parlerai bientôt, messieurs, d’une classe d’hommes qui ne veut pas non plus de cette liberté,  parce qu’elle ne veut pas non plus de cette monarchie constitutionnelle.

    Mais dira-t-on, vous ne nierez pas l’existence des petites biographies ? Non ! Je rappellerai seulement à votre mémoire que ces espèces de pamphlets ont existé de tout temps. Si la monarchie avait pu être renversée par des chansons et des satires, il y a longtemps qu’elle n’existerait plus. Allons-nous rendre des arrêts contre la conspiration des épigrammes, et ajouter gravement au Code criminel le titre des bons mots et des quolibets ? Ce serait une grande misère que de voir l’irréligion dans un calembour, et la calomnie dans un logogryphe.

    […]

    Messieurs, vous n’êtes point des guérisseurs d’amour-propre en souffrance, des emmailloteurs de vanités blessées, des Pères de la Merci, des Frères de la Miséricorde ; vous êtes des législateurs. Pour quelques plaintes d’une gloriole choquée, pour quelques hommes attaqués dans de méprisables biographies, vous ne violerez pas la Charte ; vous ne briserez pas le grand ressort du gouvernement représentatif.

    Ce n’est jamais au profit de la société toute entière qu’on nous présente des lois, c’est toujours au profit de quelques individus. On nous parle toujours des intérêts de la religion et du trône ; et quand on va au fond de la question, on trouve toujours que la religion et le trône n’y sont pour rien.

[…]

    Les ministres sont-ils eux-mêmes les hommes d’autrefois ? Le projet de loi est-il l’ouvrage de leurs intérêts, de leurs préjugés, de leurs souvenirs, de leurs mœurs ? N’ont-ils fait que céder à des influences étrangères ? Ont-ils été trompés par le bruit que l’on a fait autour d’eux, bruit qu’ils auraient pris pour les réclamations de la France ? N’ont-ils simplement cherché que la sûreté de leurs places ? Tout ce que nous savons, c’est que le projet de loi est devant nous.

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