5 MILLIONS DE JUIFS ASSASSINES, TÉMOIGNAGES, DEVOIR DE MÉMOIRE (EXTRAITS)

 Grandville,_Ombres_portées,_1830,_K63.jpg

Crépuscule de l’Histoire, Shlomo Sand, éditions Flammarion, 2015

Extraits  (P. 285-286) :

« L’essentiel de la polémique avec les négateurs de la Shoah a porté non pas sur les circonstances de celle-ci ni sur l’invention du concept, mais sur les données factuelles : les uns allant jusqu’à nier l’existence des chambres à gaz, d’autres prétendant que les victimes juives ne se comptaient pas en millions, mais « seulement » en dizaines de milliers. D’autres, encore plus extrémistes, ont déclaré qu’il n’y avait eu aucune intention de tuer des juifs, et que si certains avaient péri, cela était imputable à des maladies. Pour ce qui a trait à la série « vide » des faits, le problème est relativement simple : ou bien les recueils de preuves sont mensongers, ou bien ils sont exacts et conformes ; et, effectivement, il n’a pas été difficile d’infirmer les arguments des négationnistes – ce que Pierre Vidal-Naquet a effectué de belle manière. Même si  l’on n’a pas trouvé l’ordre écrit de Hitler d’exterminer les juifs et d’autres personnes, et même si l’on n’a pas recueilli de traces de Zyclon B sur les murs des chambres à gaz, il n’existe pas la moindre ambigüité sur les témoignages de victimes, de spectateurs, et d’une partie des bourreaux, à quoi s’ajoutent les restes physiques des camps, et les données démographiques concernant les personnes exterminées. Le chiffre de six millions de juifs est peut-être inexact, mais il ressort que plus de cinq millions de juifs et de leurs descendants n’ont pas survécu après 1945 : ils ont été assassinés dans les camps et à l’extérieur. »

(P. 188-189) :

« La conceptualisation de l’extermination des juifs, isolément des meurtres de masse subis à la même époque par tous les « autres » peut apparaître légitime, à condition, toutefois, d’en marquer les limites, de définir le crime correctement. Ainsi, par exemple, dès lors que la référence au chiffre de six millions de victimes contribue à faire oublier que leur nombre total s’est élevé à onze millions, elle tombe dans le piège d’un négationnisme qui ne me paraît pas moins grave que celui consistant à nier l’extermination des juifs. […]

De plus, la séparation des juifs du reste des victimes, et la mise en exergue de la terrible catastrophe qui les as frappés ont des répercussions morales diverses, différemment absorbées dans les mémoires collectives.  La prise de conscience historique de l’extermination des juifs et l’empathie que cela a suscité à leur égard, ont incontestablement contribué au déclin de l’anti judaïsme vigoureux qui avait imprégné la culture occidentale durant plusieurs siècles : et on peut y voir un apport significatif à la normalisation de la situation des juifs en Occident. Dans l’État d’Israël et chez nombre de ses sympathisants, en revanche, la fonction idéologique de la Shoah a été, d’emblée, tout à fait différente. Elle a eu pour effet de renforcer parmi les Israéliens et chez de nombreux juifs la perception d’être des victimes perpétuelles de l’histoire, et elle a également suscité une profonde suspicion envers tout ce qui n’est pas défini comme juif. Cela a légitimé la forme d’isolationnisme ethnocentrique, et un comportement irréfréné envers tout ce qui est perçu comme une menace, fût-elle imaginaire, contre l’identité juive. »

NOTRE COMMENTAIRE (Gayssoteries) :

Données factuelles

Notons que, d’après Shlomo Sand, la polémique avec les négateurs de la shoah porte sur les données factuelles. Il admet ainsi que les négationnistes sont en désaccord avec les conclusions des historiens quant à ce que les données factuelles permettent ou ne permettent pas de conclure : même scène de « crime » pour des conclusions qui divergent. Ce type de polémique est monnaie courante dans les affaires de meurtre, aussi, chacun doit apporter la preuve de ses conclusions.

Aujourd’hui, en France et dans d’autres pays, la conclusion des négationnistes tout comme la démonstration de leurs conclusions, est hors la loi. Se construit donc un  match de football dont l’une des équipes n’a pas le droit de jouer publiquement : le citoyen lambda regarde donc une équipe jouer seule et n’a de « l’équipe négationniste » qu’une idée très approximative qui se fabrique sur la seule base de ce qu’il entend dire à son propos sans même pouvoir apprécier son « jeu de jambe ». On lui dit que les historiens ont gagné le match, soit ! Mais comment pourrait-il en être autrement puisqu’il n’a vu qu’une seule équipe sur le terrain ? Qui aurait l’idée d’organiser un match de football dont l’une des équipes serait une équipe fantôme, puis d’en annoncer les résultats sans que quiconque n’ait jamais vu l’équipe adverse perdre sur le même terrain ? Soit deux équipes s’affrontent sur le terrain et match il y a, soit il manque une équipe et le match est annulé, ce qui implique qu’il n’y a pas de vainqueur déclaré. Devant cette imposture, les révisionnistes réclament un débat ouvert avec des historiens : on leur répond qu’il n’y a pas matière à discuter l’existence des chambres à gaz tout en les mentionnant toujours comme les grands perdants d’un débat qui n’a jamais eu lieu de façon équitable et qui n’a pas lieu d’être tout en étant censé avoir malgré tout eu lieu : encensé !

« Même si  l’on n’a pas trouvé l’ordre écrit de Hitler d’exterminer les juifs et d’autres personnes, et même si l’on n’a pas recueilli de traces de Zyclon B sur les murs des chambres à gaz, il n’existe pas la moindre ambigüité sur les témoignages de victimes, de spectateurs, et d’une partie des bourreaux, à quoi s’ajoutent les restes physiques des camps, et les données démographiques concernant les personnes exterminées. »

Parmi les éléments de preuves qui opposent les historiens aux négationnistes, l’absence (à ce jour) d’ordre écrit d’Hitler mais aussi de traces de Zyclon B sur les murs des chambres à gaz comptent parmi les plus problématiques.  A ces lacunes d’ordre matériel viennent pallier les témoignages des victimes et les aveux des bourreaux, hors, un crime peut-il être prouvé sur la seule base des témoignages et des aveux de quelques dignitaires nazis au sortir de la guerre et  dans le contexte d’un  tribunal composé des vainqueurs qui jugeaient les vaincus ? C’est oublier bien vite que le statut de la victime influence le renvoi, hors, les « bourreaux » étaient vaincus, jugés par les vainqueurs et risquaient la peine de mort. Peut-on, comme Shlomo Sand, affirmer qu’il  « n’existe pas la moindre ambigüité » sur l’ensemble des témoignages ? C’est là une chose impossible. S’il n’y a aucune ambiguïté, c’est bien sur le caractère suspect de témoignages obtenus dans cette sorte de circonstances hors-normes qui consistait à voir les vainqueurs juger les vaincus au lendemain de la guerre.

S’il existe des failles dans cette affaire criminelle, c’est bien  aussi sur la question de savoir, si l’on est pas en mesure d’affirmer par des éléments d’ordre matériel qu’il y eût gazage, de quoi sont morts les morts retrouvés à la libération des camps de concentration (dans les conditions de vie dégradées qui étaient celles de la fin de la guerre) mais aussi combien, parmi ces morts, ont été assassinés ou sont morts d’autres causes. Seules des dizaines de milliers d’autopsies pourraient répondre à la question. Shlomo Sand considère que « plus de cinq millions de juifs et de leurs descendants n’ont pas survécu après 1945 » et qu’ « ils ont été assassinés dans les camps et à l’extérieur ». Il eût été plus juste de dire que plus de cinq millions de juifs et de leurs descendants n’ont pas survécu après 1945, parmi lesquels certains furent assassinés ». Car, parmi les plus de 5 millions de juifs morts pendant la guerre et si tous ont été assassinés, où sont les morts de maladie ? Où sont les morts par la famine  et d’autres causes diverses ? A moins que Shlomo Sand ne considère que la maladie, les conditions de vie difficiles dans les camps et les famines sont des assassinats.

Raul Hilberg lui-même ne parlait pas de 3 millions d’assassinés (dans les seuls camps) mais de 3 millions de morts (1).


La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paul Ricoeur, éditions Seuil, 2000

  1. Niveau éthico-politique : la mémoire obligée (p. 105-107) :

(NDLR : à propos du devoir de mémoire)

« De ces difficultés, on ne saurait parler de façon responsable avant d’avoir traversé les plaines arides de l’épistémologie de la connaissance historique et rejoint la région des conflits entre mémoire individuelle, mémoire collective, mémoire historique , en ce point où la mémoire vivante des survivants affronte le regard distancié et critique de l’historien, pour ne rien dire de celui du juge.

    Or c’est en ce point de friction que le devoir de mémoire s’avère particulièrement lourd d’équivoque. L’injonction à se souvenir risque d’être entendue comme une invitation adressée à la mémoire à court-circuiter le travail  de l’histoire. Je suis pour ma part d’autant plus attentif à ce péril que mon livre est un plaidoyer pour la mémoire comme matrice d’histoire, dans la mesure où elle reste la gardienne de la problématique du rapport représentatif du présent au passé.

La tentation est alors grande de transformer ce plaidoyer en revendication de la mémoire contre l’histoire. […]

Dire « tu te souviendras », c’est aussi dire « tu n’oublieras pas ». Il se pourrait même que le devoir de mémoire constitue à la fois le comble du bon usage et celui de l’abus dans l’exercice de la mémoire.

   Étonnons-nous d’abord du paradoxe grammatical que constitue l’injonction à se souvenir. Comment est-il possible de dire « tu te souviendras », donc tu déclineras au futur cette mémoire qui se donne comme la gardienne du passé ? Plus gravement : comment peut-il être permis de dire « tu dois te souvenir », donc tu dois décliner la mémoire au mode impératif, alors qu’il revient au souvenir de pouvoir surgir à la façon d’une évocation spontanée, donc d’un pathos, dit le De memoria d’Aristote ? Comment ce mouvement prospectif de l’esprit tourné vers le souvenir à la façon d’une tâche à accomplir s’articule-t-il sur les deux dispositions laissées comme en suspens, celle du travail de mémoire et celle du travail de deuil, prises tour à tour séparément et en couple ? Il en prolonge d’une certaine manière le caractère prospectif. Mais qu’y ajoute-t-il ?

    […] [Cela dit], que manque-t-il au travail de mémoire et au travail de deuil pour s’égaler au devoir de mémoire ? Ce qui manque, c’est l’élément impératif qui n’est pas expressément présent dans la notion de travail : travail de mémoire, travail de deuil. Plus précisément, ce qui fait encore défaut, c’est le double aspect du devoir, comme s’imposant du dehors au désir et comme obligation. Or, où ces deux traits se trouvent-ils réunis, de la façon la moins discutable, sinon dans l’idée de justice, que nous avons nommée une première fois en réplique aux abus de la mémoire au niveau de la manipulation ? C’est la justice qui, extrayant des souvenirs traumatisants leur valeur exemplaire, retourne la mémoire en projet ; et c’est ce même projet de justice qui donne au devoir de mémoire la forme du futur et de l’impératif. On peut alors suggérer que le devoir de mémoire, en tant qu’impératif de justice, se projette à la façon d’un troisième terme au point de jonction du travail de deuil et du travail de mémoire. En retour, l’impératif reçoit du travail de mémoire et du travail de deuil l’impulsion qui l’intègre à une économie des pulsions. »


 (1) Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, New View point, 1973, p. 767

Illustration : Ombres portées, Grandville, Gravure, 1830

 

 

 

 

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Une réflexion sur “5 MILLIONS DE JUIFS ASSASSINES, TÉMOIGNAGES, DEVOIR DE MÉMOIRE (EXTRAITS)

  1. «⁣[…] il n’a pas été difficile d’infirmer les arguments des négationnistes – ce que Pierre Vidal-Naquet a effectué de belle manière.⁣»

    Il serait grand dommage de se priver de la fort belle manière de Pierre Vidal-Naquet (3 min 56 s)⁣: ⬇

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