VÉRITÉS DE FAIT ET VÉRITÉS DE SENS

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Cette Année, les élèves de Terminale L se sont vus proposer de réfléchir, sur la base d’un texte de Hannah Arendt, à la question des vérités de fait et des vérités de sens.

Au regard de ce que le révisionnisme peut occuper comme place dans cette réflexion, et puisque l’auteur du corrigé les évoque, le sujet nous a intéressés. Aussi, nous vous proposons la lecture d’un corrgié (possible) de Brice Casanova, professeur de philosophie à Poitiers.


 

SUJET – EXTRAIT – Vérité et Politique, Hannah arendt, 1964 :

«Est-ce qu’il existe aucun fait qui soit indépendant de l’opinion et de l’interprétation ? Des générations d’historiens et de philosophes de l’histoire n’ont-elles pas démontré l’impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d’abord être extraits d’un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut être racontée que dans une certaine perspective, qui n’a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l’origine ? Il ne fait pas de doute que ces difficultés, et bien d’autres encore, inhérentes aux sciences historiques, soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l’existence de la matière factuelle, pas plus qu’elles ne peuvent servir de justification à l’effacement des lignes de démarcation entre le fait, l’opinion et l’interprétation, ni d’excuse à l’historien pour manipuler les faits comme il lui plaît. Même si nous admettons que chaque génération ait le droit d’écrire sa propre histoire, nous refusons d’admettre qu’elle ait le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ; nous n’admettons pas le droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même. Pour illustrer ce point, et nous excuser de ne pas pousser la question plus loin : durant les années vingt, Clémenceau, peu avant sa mort, se trouvait engagé dans une conversation amicale avec un représentant de la République de Weimar au sujet des responsabilités quant au déclenchement de la Première Guerre mondiale. On demanda à Clémenceau : « À votre avis, qu’est-ce que les historiens futurs penseront de ce problème embarrassant et controversé ? » Il répondit : « Ça, je n’en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne.»


Proposition de corrigé :

(N.D.L.R : Si nous avons mis en avant certains passages au moyen d’un retrait, les passages en gras existaient dans la version originale du corrigé).

L’extrait pose le problème de la différence entre des vérités de fait et des vérités de sens. Depuis leur émergence au 19° siècle, les sciences humaines ont en effet élaboré une théorie du fait aboutissant à l’idée que tout fait est construit par une élaboration intellectuelle qui le produit. Il n’y aurait donc pas de fait brut et ce serait une naïveté de croire que les faits seraient simplement constatables. Or, si tous les faits sont construits, les notions de vérité et encore plus de mensonge, perdent peut-être tout sens en histoire. C’est que pour reprendre l’exemple s’il est vrai qu’en août 14, c’est l’Allemagne qui attaque la Belgique, il y a peut-être un sens à considérer que l’Allemagne est aussi bien attaquée dans le même temps. Mais alors qu’est-ce qui est vrai dans cette histoire, qu’est-ce qui est vrai dans l’histoire, la notion a-t-elle bien encore un sens ici?

Première partie

Tout le travail du texte consiste à maintenir la nécessité impérative de la distinction entre vérité de fait et vérité de sens.

Aucun travail sur le sens d’un fait ne doit pouvoir aboutir à dissoudre « la matière factuelle » (l.17) du fait. Le travail interprétatif essentiel pour la compréhension des faits historiques ne peut donc verser dans un abus sophistique aboutissant à montrer qu’il fait nuit en plein jour ou que le printemps est en hiver.

La question qui pourrait se poser alors serait celle de la méthodologie du travail interprétatif, mais l’extrait en privilégie une autre.

Deuxième partie

C’est la question de la reprise politique de la mémoire historique. Chaque génération a bien le droit de reconstruire son histoire en fonction de ce qu’elle attend et espère de son avenir mais pour qu’elle reste dans cette « harmonie » (l.15) il faut précisément qu’elle se refuse à « manipuler les faits » (l.11) et c’est la responsabilité de l’historien que d’assurer cette articulation des faits aux sens qu’ils peuvent avoir et surtout ne pas avoir.

Troisième partie

Sous l’élaboration intellectuelle voire spirituelle du récit des événements de l’histoire, il faut donc maintenir une factualité de ces événements qui se présente comme indiscutable: César a bien franchi le Rubicon, Napoléon a bien été défait à Waterloo, les deux tours du WTC se sont bien effondrées…

C’est en fait la question du révisionnisme et du négationnisme qui pointe au terme de l’analyse proposée ici. La place qu’on laisse à l’interprétation décide au fond de l’existence de l’histoire. Et si tout sans restriction devient discutable et interprétable, l’histoire comme discipline scientifique visant à l’établissement d’un discours satisfaisant aux exigences de la vérité disparaît.

Conclusion

Il faut donc maintenir qu’il y a bien des faits historiques en deçà du sens qu’on peut chercher à leur donner. L’existence même de l’activité politique est liée à l’affirmation qu’il y a bien sous le sens qu’on leur prête des faits qui se sont produits dans l’histoire.

 


(Source : http://www.lexpress.fr/education/bac/corriges-du-bac_1554335.html)

Photographie : portrait de Hannah Arendt

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2 réflexions sur “VÉRITÉS DE FAIT ET VÉRITÉS DE SENS

  1. «⁣Des générations d’historiens et de philosophes de l’histoire n’ont-elles pas démontré l’impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d’abord être extraits d’un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut être racontée que dans une certaine perspective, qui n’a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l’origine ? Il ne fait pas de doute que ces difficultés (…) soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l’existence de la matière factuelle, pas plus qu’elles ne peuvent servir de justification à l’effacement des lignes de démarcation entre le fait, l’opinion et l’interprétation, ni d’excuse à l’historien pour manipuler les faits comme il lui plaît.⁣»
    Donc on ne pourrait pas décrire de faits objectifs, mais ce ne serait pas une raison pour contester un fait?
    En quelque sorte: «⁣Je ne sais rien, mais je dirai tout!⁣»

    On me pardonnera, je l’espère, ma préférence pour les critères moins malléables de l’Antiquité: il faut «⁣sauver les apparences⁣», c’est-à-dire qu’une thèse doit être compatible avec les observations effectuées. Si l’on parvient à une théorie compatible avec ce qui est observé, alors on peut se jeter dans une discussion avec les tenants d’autres théories, et celui qui a les meilleurs arguments l’emporte, jusqu’au jour où un autre défend une théorie mieux établie, et ainsi progresse la Science. Bien sûr, la liberté d’expression doit être totale sur de telles questions, sinon ne reste que le monopole du plus influent. Et, si ce qu’on avance n’est pas compatible avec les observations, on en est puni non par des tribunaux, mais par l’atteinte à sa propre réputation.

    Prenons un exemple: la bataille d’Alésia, au Ⅰer siècle avant Jésus-Christ (−52), défaite décisive des États gaulois coalisés contre l’armée de Jules César. Où eut-elle lieu? À Alise-Sainte-Reine, dit-on depuis Napoléon Ⅲ.

    Toutefois quelques historiens ont des avis différents.

    Émission Le Site de la bataille d’Alésia, de la série Au Cœur de l’Histoire (48 min 15 s)⁣: ⬇

    Cette controverse en arrive même à intéresser les Britanniques (article de M. Hugh Schofield du 27-Ⅷ-2012 sur le site B.B.C. News) par la passion qu’elle déchaîne… parmi un petit nombre de passionnés.

    Remarquons que personne ne demande aux tribunaux de trancher: ce serait grotesque. Et ce n’est pas le temps passé qui fait la différence, l’arrêt Guillaume de la cour d’appel de Paris (26-Ⅳ-1983) ayant rejeté vivement l’idée d’un délai pendant lequel une controverse historique ne serait pas entièrement libre.

    Lorsqu’il s’agit de la Seconde Guerre mondiale, le jugement des tribunaux fut d’abord le suivant:
    «⁣Le 26 avril 1983, la cour d’appel de Paris a reconnu, et c’est un comble, le sérieux des travaux du professeur Faurisson, et ne l’a condamné, somme toute, que pour avoir résumé ses thèses en un slogan.⁣»
    – Pierre Vidal-Naquet (historien et antirévisionnistes), Les Assassins de la mémoire, Éditions La Découverte, Paris, 1987.

    Depuis 1990, la loi Fabius-Gayssot interdit toute contestation sur le sort des Juifs pendant cette période. Les tribunaux n’ont plus qu’à interdire certaines conclusions, sans avoir à examiner la valeur des arguments. Il est généralement sans conséquences de mentir, certes, mais à condition que ce soit dans un sens, celui qui n’est pas favorable aux vaincus de 1945. À l’inverse, même si ce que l’on dit n’est pas contesté, on sera très lourdement condamné si on aboutit à une conclusion révisionniste. Ainsi, M. Vincent Reynouard est maintenant traîné devant les tribunaux pour avoir déclaré qu’il n’existait aucun ordre d’Hitler de tuer tous les Juifs, alors que ce fait est reconnu même par les antirévisionnistes les plus éminents.

    Être jugé pour des propos qui, dans la bouche d’autres personnes, ne leur valent que des louanges: qui donc conteste des faits?

    Et, puisque l’on en est aux faits, il est un fait que j’aimerais rappeler, à savoir que ces propos-ci émanent d’une des plus fameuses antirévisionnistes
    «⁣Il n’est pas sans importance de savoir que toutes les photographies de camps de concentration sont trompeuses dans la mesure où elles montrent les camps à leurs derniers stades, au moment où les Alliés y pénétrèrent (…). Les conditions régnant dans les camps résultaient des faits de guerre durant les derniers mois: Himmler avait ordonné l’évacuation de tous les camps d’extermination de l’Est; en conséquence, les camps allemands furent considérablement surpeuplés et [on] n’était plus en mesure d’assurer le ravitaillement en Allemagne.⁣»
    – Hannah Arendt, The Origins of Totalitarism, Shocken Books, 1951, p 446, note 138.

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    • Cet article paru sur le site Gayssoteries précisait les avis des historiens antirévisionnistes quant à un ordre d’Hitler d’exterminer les Juifs.

      Qui est ignorant ?

      Qui ne l’est pas ?

      Et qui est condamné ???

      J'aime

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