LA CULTURE DE L’IMPRIME

UN BESOIN, UNE NÉCESSITE, UN DEVOIR.

Neil Postman

NDLR (Gayssoteries) : Notre époque, gouvernée par l’image et le son, communique de sorte que le message doit être simple, rapide et percutant. N’ayant plus la culture de l’imprimé, le public n’est plus, dans sa grande majorité, capable de fournir l’effort suffisant pour comprendre des phrases longues de subordonnées et qui se déroulent dans un laps de temps trop long.

C’est la raison pour laquelle la majorité des discours contemporains échappent à la sanction du public qui n’identifie plus les répétitions, les non-sens et les hors-sujet. D’ailleurs, l’immense majorité des discours contemporains ne brilleraient pas, dans leur style, s’il étaient imprimés et diffusés pour la lecture. Rares sont ceux qui pourraient, sans un fantastique remaniement, être transposés dans la presse écrite.

La culture de l’imprimé doit être entretenue dans une mesure plus large de sorte qu’elle réhabilite le discours dans ce qu’il peut avoir de plus noble.

Nous vous livrons ici les passages d’un ouvrage tout-à-fait remarquable dont le contenu ne vous sera jamais révélé autrement que par la lecture. Nulle adaptation cinématographique, nulle vidéo de vulgarisation agrémentée d’images destinées à captiver votre regard et retenir votre attention.

La lecture se vit seul et nécessite le temps que vous êtes disposés à lui consacrer. En retour, et avec le temps, elle vous offrira la capacité, chaque jour plus grande, de savoir organiser vos idées, de croiser les informations que vous vous approprierez pour  les restituer (ultime récompense) avec une aisance naturelle toute surprenante.


Neil Postman, Amusing ourseleves to death, 1985 (Se Distraire à en mourir, 2011 pour l’édition française, Editions Pluriel, p. 81 – 171) :

   J’ai choisi de commencer ce chapitre en évoquant les débats de Lincoln –Douglas parce qu’ils constituent un exemple prééminent du discours politique au milieu du XIXème siècle mais aussi parce qu’ils illustrent l’influence de la typographie sur le caractère de ce discours. Les orateurs et leur public étaient habitués à une forme d’art oratoire que l’on peut définir comme littéraire. Malgré l’aspect de fête et de manifestation sociale qui entourait les débats, les orateurs avaient peu à offrir et l’auditoire peu à attendre si ce n’était le plaisir du langage. Et le style de langage offert était clairement modelé sur celui du langage écrit. C’est évident pour celui qui lit du début à la fin les discours de Lincoln et de Douglas. Les débats commençaient par cette introduction prononcée par Douglas et parfaitement caractéristique de tout ce qui serait dit ensuite :

     Mesdames et Messieurs : Je me trouve devant vous aujourd’hui pour discuter des principaux sujets politiques qui agitent actuellement l’esprit du public. Conformément à un accord entre M. Lincoln et moi-même, nous sommes ici présents aujourd’hui pour mener un débat en commun, en tant que représentants des deux grands partis politiques de l’État et de l’Union, sur les principes à propos desquels ces deux partis sont en désaccord, et ce vaste rassemblement de gens montre l’intérêt profond et général du public pour ces questions qui nous divisent (1).

   C’est typiquement un style de langage imprimé. Qu’il fut, comme le requérait la situation, prononcé à haute voix ne peut obscurcir ce fait. Et que le public fut capable de l’assimiler en l’écoutant paraît remarquable aux gens dont la culture ne résonne plus guère avec le texte imprimé. Lincoln et Douglas écrivaient tous leurs discours et rédigeaient même leurs réfutations à l’avance. Même les répliques spontanées entre les orateurs avaient la structure, la longueur et l’organisation rhétorique des phrases écrites. […] Néanmoins, la résonance de la typographie se faisait toujours sentir : dans l’argumentation et la contre-argumentation, l’affirmation et le démenti, la critique de textes appropriés, le passage au crible de toutes les phrases qu’avait prononcées l’adversaire. En bref, les débats Lincoln-Douglas peuvent être décrits comme un exposé en prose entièrement conforme à celui d’une page imprimée. Voilà qui explique le reproche de Lincoln à son auditoire [NDLR : Passage non retranscrit ici qui venait se placer en amont de cet extrait].

Il faisait appel à sa faculté de compréhension et non à sa passion, comme si l’auditoire devait garder le silence du lecteur attentif, comme si son discours était le texte sur lequel il devait méditer.

Ceci nous amène aux questions : quelles sont les implications pour le discours public d’une métaphore écrite ou typographique ? Quelles sont les caractéristiques de son contenu ? Qu’exige-t-elle de la part du public ? Quels modes de pensée favorise-t-elle ?

   Commençons par souligner le fait évident que le texte écrit, et un art oratoire basé sur celui-ci, ont un contenu : un contenu sémantique, paraphrasable, propositionnel. Ceci peut paraître bizarre, mais je montrerai bientôt qu’aujourd’hui une grande partie de notre discours n’a qu’un très faible contenu propositionnel et j’insiste sur ce point. Partout où le langage est le principal moyen de communication – et tout particulièrement quand il est marqué par l’influence rigoureuse du texte imprimé – il aboutit inévitablement à l’expression des idées, d’un fait, d’une affirmation. L’idée peut être banale, le fait mal approprié, l’affirmation fausse, mais quand le langage est l’instrument qui guide la pensée il ne peut échapper à la signification. Bien que certains y réussissent parfois, il est extrêmement difficile de ne rien dire quand on emploie une phrase écrite en anglais.

[…] Dans une civilisation dominée par le livre, le discours public est plutôt caractérisé par un agencement ordonné et cohérent des faits et des idées. La public à qui il s’adresse a, en général, les compétences voulues pour tirer parti d’un tel discours. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les écrivains de mentir, de se contredire, de ne pas étayer leur généralisations, d’essayer d’imposer des connexions illogiques. Dans une civilisation du livre, c’est une faute pour les lecteurs de ne pas faire attention, ou pire, d’être indifférent.

[…] Pour ces gens, la lecture constituait à la fois un lien avec le monde et un archétype du monde. Ligne après ligne, page après page, le texte imprimé révélait que le monde était un lieu cohérent et sérieux, susceptible d’être dirigé par la raison et amélioré par la logique et par un juste esprit critique.

[…] les images sont plus fortes que les mots et court-circuitent facilement l’introspection. En tant que producteur de télévision, vous donneriez certainement la préférence et la priorité aux événements pour lesquels vous disposez de documents visuels. […] Il est également très important pour maintenir un haut niveau d’irréalité que les journalistes ne s’arrêtent jamais pour faire la grimace ou frissonner d’horreur quand ils présentent ou commentent un document filmé. En vérité, la plupart du temps, les présentateurs n’ont pas l’air de saisir la signification de ce dont ils parlent. Certains conservent même un enthousiasme inébranlable et un air patelin quand ils rendent compte de tremblements de terre, de massacres ou d’autres désastres. Les téléspectateurs seraient complètement déconcertés si les journalistes manifestaient leur frayeur ou montraient qu’ils se sentaient concernés. Après tout, les téléspectateurs sont complices des journalistes dans la culture du « Et maintenant….voici ». […]

On peut difficilement surestimer les dommages que de telles juxtapositions font subir à notre conception du monde en tant que lieu sérieux. Ces dommages sont particulièrement graves chez les jeunes téléspectateurs qui dépendent tellement de la télévision pour élaborer leur conception du monde et trouver la manière d’y réagir.

[…] A mon avis, nous sommes déjà tellement adaptés au monde du « Et maintenant…voici » des informations – un monde de fragments où les événements sont isolés, détachés de leurs liens avec le passé, le futur ou les autres événements – que tous les présupposés de cohérence n’ont plus cours. Et aussi, par force, la notion de contradiction. Dans le contexte de l’absence de contexte, elle a tout simplement disparu. Et si la notion de contradiction a disparu, quel intérêt pourrait avoir une confrontation entre ce que le Président dit maintenant et ce qu’il dit alors? […]

Malgré toute sa perspicacité, George Orwell se serait trouvé coincé en face de cette situation : elle n’a rien d’orwellien. Le Président n’a pas la presse sous sa coupe. Le New York Times et le Washigton Post ne sont pas la Pravda ; l’Associated Press n’est pas l’agence Tass. […] Huxley avait compris, à la différence d’Orwell, qu’il n’était pas nécessaire de cacher quoi que ce soit à un public insensible et anesthésié par les divertissements technologiques. […]

Il a été démontré à plusieurs reprises qu’une culture pouvait survivre à une mésinformation et à des opinions fausses. Il n’a pas encore été démontré si une culture pouvait survivre quand elle prend la mesure de monde en vingt-deux minutes et par le nombre de rires qu’elle provoque.

Conclusion (P.242) :

La solution que je suggère ici est la même que celle que suggérait Huxley. Et je ne peux pas faire mieux que lui. Il pensait, comme H.-Wells, que se jouait une course entre l’éducation et le désastre. Et il écrivit continuellement sur la nécessité de comprendre la politique et l’épistémologie des moyens de diffusion de l’information. Car, en définitive, il essayait de nous dire que la plus grande cause d’affliction des gens dans Le Meilleur des mondes n’était pas de rire au lieu de pleurer mais de ne pas savoir pourquoi ils riaient et pourquoi ils avaient arrêté de penser.

Publicités

Laisser un commentaire (civil et courtois)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s